Le passé en turc : -di ou -miş, lequel choisir ?

Le turc a deux passés simples pour un événement terminé, et le choix dépend de la façon dont vous le savez. **Prenez -di (geldi) pour ce que vous avez vu, fait vous-même ou savez avec certitude, et -miş (gelmiş) pour ce qu'on vous a raconté, ce que vous déduisez d'un indice ou ce que vous venez de découvrir.** Le français traduit souvent les deux par le même passé composé (« elle est venue »), d'où la confusion chez les apprenants.
Les linguistes parlent d'évidentialité : un marqueur grammatical qui indique d'où vient l'information. Les directives Universal Dependencies pour le turc le formulent ainsi : les deux suffixes renvoient à un événement passé accompli, et leur différence relève de l'évidentialité, pas du temps. La grammaire scolaire turque fait la même distinction. Elle appelle -di le görülen geçmiş zaman (« passé vu ») et -miş le öğrenilen ou duyulan geçmiş zaman (« passé appris » ou « entendu »).
Vous avez d'ailleurs un outil proche sans y penser : le conditionnel des journalistes. « Le ministre aurait démissionné » signale que l'information n'est pas vérifiée par celui qui parle. Ajoutez « paraît-il », « apparemment » ou « tiens, il a neigé ! », et vous avez les principaux emplois de -miş.
-di : le passé constaté
Employez -di quand vous étiez présent ou quand le fait ne fait aucun doute pour vous. Dün Ankara'ya gittim veut dire « Je suis allé à Ankara hier ». C'est vous qui avez voyagé : il n'y a rien à rapporter ni à déduire.
Le suffixe suit l'harmonie vocalique à quatre voyelles. Si elle est encore nouvelle pour vous, notre article sur l'harmonie vocalique en turc en présente les règles. La voyelle est ı, i, u ou ü, selon la dernière voyelle du radical, et la consonne peut changer elle aussi : après les consonnes sourdes f, s, t, k, ç, ş, h, p, le d devient t. C'est l'harmonie consonantique (ünsüz uyumu), l'une des règles sonores décrites dans le guide d'orthographe du TDK.
| Dernière voyelle du radical | Après une voyelle ou une consonne sonore | Après f, s, t, k, ç, ş, h, p |
|---|---|---|
| a, ı | aldı, yazdı | baktı, çıktı |
| e, i | geldi, sevdi | gitti, içti |
| o, u | okudu, oldu | koştu, tuttu |
| ö, ü | gördü, düşündü | öptü, küstü |
Les terminaisons de personne suivent directement le suffixe. Ce sont les terminaisons courtes : -m, -n, -k, -niz, -ler.
| Personne | gelmek (venir) | yapmak (faire) |
|---|---|---|
| ben | geldim | yaptım |
| sen | geldin | yaptın |
| o | geldi | yaptı |
| biz | geldik | yaptık |
| siz | geldiniz | yaptınız |
| onlar | geldiler | yaptılar |
-di sert aussi pour les faits établis dont personne aujourd'hui n'a été témoin. İstanbul 1453'te fethedildi (« Istanbul a été conquise en 1453 ») prend -di, parce que c'est de l'histoire établie. Ce qui compte, c'est la certitude, plus que le fait d'avoir vu de ses propres yeux.
-miş : le passé rapporté, déduit ou découvert
-miş indique que votre connaissance est indirecte. Il sert dans trois cas.
- Le ouï-dire : quelqu'un vous l'a dit, ou vous l'avez lu. Ahmet evlenmiş : « Ahmet s'est marié, paraît-il. »
- La déduction : vous voyez le résultat, pas l'événement. Vous regardez dehors, la rue est blanche : Kar yağmış, « Il a neigé. »
- La surprise : vous vous rendez compte de quelque chose. En revoyant l'enfant d'un ami deux ans plus tard : Ne kadar büyümüşsün!, « Comme tu as grandi ! »
Les linguistes appellent aussi ce troisième emploi le miratif, un marqueur de surprise. En français, on parle plus largement de médiatif pour l'ensemble de ces marques ; l'article de Wikipédia sur le médiatif donne d'ailleurs un exemple en turc.
La forme est plus simple que celle de -di, car **le m ne change jamais**. Seule la voyelle suit l'harmonie à quatre voyelles : -mış, -miş, -muş, -müş. Gitmek donne donc gitmiş, jamais « gitmış » ni « gittmiş ».
| Dernière voyelle du radical | Exemple |
|---|---|
| a, ı | almış, yazmış, çıkmış |
| e, i | gelmiş, gitmiş, içmiş |
| o, u | okumuş, olmuş, koşmuş |
| ö, ü | görmüş, düşünmüş, öpmüş |
Attention, les terminaisons de personne changent : -miş prend les terminaisons longues, celles que vous utilisez aussi avec -iyor et le futur.
| Personne | gelmek | okumak |
|---|---|---|
| ben | gelmişim | okumuşum |
| sen | gelmişsin | okumuşsun |
| o | gelmiş | okumuş |
| biz | gelmişiz | okumuşuz |
| siz | gelmişsiniz | okumuşsunuz |
| onlar | gelmişler | okumuşlar |
Vous entendrez -miş au début de presque tous les contes turcs : Bir varmış, bir yokmuş, l'équivalent de notre « Il était une fois » (littéralement « il y avait, il n'y avait pas »). Là où le français raconte au passé simple et à l'imparfait, le conteur turc, qui n'a rien vu de ce qu'il raconte, met toute l'histoire en -miş.
La même distinction après un nom ou un adjectif
Les deux passés s'ajoutent aussi aux noms et aux adjectifs, avec un -y- après une voyelle. Ici, le français emploie le plus souvent l'imparfait. Hastaydı veut dire « elle était malade », et vous le savez. Hastaymış veut dire « elle était malade, apparemment ». Sur le même modèle : evdeydi / evdeymiş (« il était à la maison ») et öğretmendi / öğretmenmiş (« elle était professeure »). La page Universal Dependencies cite justement la paire hastaydı / hastaymış. Au quotidien, c'est sous cette forme que vous entendrez -miş le plus souvent : Pahalıymış (« En fait, c'est cher »), Güzelmiş (« Tiens, c'est joli »).

Négation et questions
La négation
La négation -me/-ma se place avant le suffixe du passé. Comme -me/-ma finit par une voyelle, -di garde toujours son d à la forme négative.
Dans les tableaux ci-dessous, une lettre majuscule note un son qui change pour s'accorder avec le mot :
| Lettre | Peut valoir |
|---|---|
| I | ı, i, u, ü |
| D | d, t |
| Verbe | Négation en -DI | Négation en -mIş |
|---|---|---|
| gelmek | gelmedi | gelmemiş |
| almak | almadı | almamış |
| gitmek | gitmedi | gitmemiş |
| görmek | görmedi | görmemiş |
Gitmedim veut dire « Je n'y suis pas allé ». Ödevini yapmamış veut dire « Il n'a pas fait ses devoirs (à ce qu'on dit, ou à ce qu'il semble) ».
Les questions
Les questions utilisent la particule mı, mi, mu, mü. Les deux passés ne s'y comportent pas de la même façon, et la faute est très fréquente à l'écrit.
- Avec -di, la terminaison de personne reste sur le verbe et mi vient en dernier : Geldin mi? (« Tu es venu ? »), Geldiniz mi?, Yaptın mı?
- Avec -miş, la terminaison de personne passe sur la particule : Gelmiş misin?, Gelmiş miyiz?, Gelmiş misiniz? La troisième personne du pluriel fait exception : Gelmişler mi?
Les questions négatives combinent les deux règles : Gelmedin mi? (« Tu n'es pas venu ? ») et Gelmemiş mi? (« Il n'est donc pas venu ? »). Les règles d'orthographe du TDK précisent que la particule interrogative s'écrit toujours séparément, suit l'harmonie vocalique du mot qui la précède et porte les terminaisons qui suivent. Geldin mi est donc correct, « geldinmi » est fautif.
Les confusions typiques des francophones
**Traduire chaque passé composé par -miş.** Le passé composé couvre à la fois « je suis allé » et « j'ai déjà été », mais « Je suis déjà allé en Turquie » ne se dit pas Türkiye'ye gitmişim. À la première personne, -miş signifie que vous avez fait quelque chose sans vous en rendre compte. Uyuyakalmışım! veut dire « Je ne me suis pas réveillé ! », quand vous découvrez l'heure sur le réveil. Pour vos propres voyages, employez -di : Türkiye'ye gittim ou Daha önce Türkiye'de bulundum.
**Rapporter un potin avec -di.** Si une collègue vous apprend qu'Ayşe a démissionné et que vous le répétez avec Ayşe istifa etti, vous affirmez le savoir de première main. Ayşe istifa etmiş, c'est ce que dirait naturellement un Turc, comme on dirait en français « Ayşe aurait démissionné ». Employer -di n'est pas faux, mais c'est une affirmation plus forte que ce que vous voulez peut-être dire.
**Prendre -mıştı pour du ouï-dire.** -mıştı (gelmişti, yapmıştı) est -miş suivi de -di, et c'est le plus-que-parfait : « il était venu », « il avait fait ». Ben vardığımda tren kalkmıştı veut dire « Quand je suis arrivé, le train était parti. » Le -di final en fait un fait connu. L'emploi correspond à celui de notre plus-que-parfait, un passé antérieur à un autre passé. On le rencontre souvent dans les récits écrits et dans les textes de lecture de niveau B2 et C1. Notre guide des niveaux de turc A1 à C2 explique ce que ces niveaux recouvrent.
**Durcir -miş.** Les apprenants qui viennent d'apprendre gitti et baktı écrivent parfois correctement « gitmiş », mais aussi « baktmış » ou « gittmiş ». Seul -di change de consonne.
Oublier l'effet adoucissant. -miş rend souvent une réclamation plus douce, parce qu'il présente le problème comme une découverte. Hesap yanlış yazılmış galiba (« Je crois qu'il y a une erreur dans l'addition ») sonne moins comme une accusation que yanlış yazdınız (« vous vous êtes trompé »), un peu comme notre « il semblerait qu'il y ait une erreur ». Notre article sur le turc pour travailler en Turquie utilise la même astuce pour un problème de salaire.
Mini-dialogues
Vu ou entendu. Deux amis parlent d'un match de football.
A: Dün akşam maçı izledin mi? B: Evet, izledim. Çok güzel bir maçtı. C: Ben izlemedim ama Galatasaray kazanmış, değil mi?
B a regardé le match, il emploie donc -di. C connaît seulement le résultat : il emploie -miş et vérifie avec değil mi? (« n'est-ce pas ? »).
Indice et confirmation. Quelqu'un ouvre les rideaux le matin.
A: Aa, kar yağmış! B: Evet, gece yağdı. Saat ikide uyandım, gördüm.
A voit la neige et en déduit qu'elle est tombée. B était réveillé et l'a vue tomber : même neige, deux suffixes.
Surprise. Une professeure croise un élève au marché.
A: Merhaba hocam! Beni hatırladınız mı? B: Tabii ki! Ne kadar Türkçe öğrenmişsin, çok güzel konuşuyorsun!
La professeure vient de remarquer les progrès de l'élève : öğrenmişsin est donc naturel.
Une nouvelle qui circule. Deux voisins discutent dans l'escalier.
A: Duydun mu? Karşı daireye yeni bir aile taşınmış. B: Biliyorum, dün taşındılar. Ben de yardım ettim.
A transmet une nouvelle : -miş. B a aidé au déménagement et répond avec -di.
Tableau de choix rapide
| Votre situation | Suffixe | Exemple |
|---|---|---|
| Vous l'avez fait ou vu | -DI | Dün sinemaya gittim. |
| Un fait connu ou historique | -DI | Atatürk 1881'de doğdu. |
| Quelqu'un vous l'a dit | -mIş | Fiyatlar artmış. |
| Vous voyez le résultat, pas l'événement | -mIş | Yağmur yağmış, yerler ıslak. |
| Vous venez de vous en rendre compte | -mIş | Kapı açıkmış! |
| Vous l'avez fait sans vous en apercevoir | -mIş | Anahtarı evde unutmuşum. |
| Un conte ou une histoire entendue | -mIş | Bir varmış, bir yokmuş. |
| Un passé antérieur à un autre passé | -mIştI | Vardığımda film başlamıştı. |
En cas de doute, demandez-vous si vous ajouteriez en français « apparemment », « paraît-il », « tiens ! » ou un conditionnel (« il aurait… »). Si oui, prenez -miş. Si vous l'affirmeriez simplement et le garantiriez, prenez -di.
Ces deux passés s'ajoutent au présent, à l'aoriste et au futur, présentés dans notre guide présent, aoriste ou futur en turc. À l'oral, vous entendrez aussi des formes raccourcies ; notre article sur le turc parlé et le turc écrit montre ce qui change. Une fois vos verbes stabilisés, les cas en turc sont le système suivant à maîtriser.
Questions fréquentes
-miş correspond-il au passé composé français ?
Non. Le passé composé indique un événement accompli, quelle que soit la source de l'information, alors que -miş indique justement cette source. « J'ai vu ce film » se dit O filmi gördüm, avec -di. -miş ne recouvre le passé composé que lorsqu'on découvre un résultat, comme dans Kar yağmış (« Il a neigé »). Son équivalent français le plus proche est plutôt le conditionnel journalistique ou « paraît-il ».
Peut-on employer -di pour quelque chose qu'on n'a pas vu ?
Oui, si vous le tenez pour certain. Les faits historiques, les résultats officiels et ce que vous avez vérifié prennent -di. -miş signale que vous transmettez ou déduisez l'information, pas que vous en doutez.
-miş est-il impoli ou vague ?
Non. C'est souvent le choix le plus poli, parce qu'il adoucit les réclamations et les corrections. Mais à propos de vous-même, il signifie « sans m'en rendre compte » : Geldim et Gelmişim ne veulent donc pas dire la même chose.
Quelle est la différence entre -mıştı et -miş ?
-miş est le passé rapporté ou déduit. -mıştı est le plus-que-parfait (« il avait fait »), employé pour un événement antérieur à un autre événement passé. Il ne marque pas le ouï-dire.
Combien de temps faut-il pour employer -di et -miş naturellement ?
Il n'y a pas de durée fixe. La plupart des apprenants savent former les deux assez tôt, mais choisir sans réfléchir demande de l'écoute et quelqu'un qui corrige de vraies phrases.
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