Harmonie vocalique en turc : les suffixes expliqués

Le chat Tarçın dirige avec une baguette pendant que des bulles colorées flottent en rangées assorties

L'harmonie vocalique turque est la règle selon laquelle un suffixe reprend le type de voyelle de la syllabe qui le précède. Les suffixes à deux formes choisissent entre e et a (evler, kitaplar). Les suffixes à quatre formes choisissent entre i, ı, ü et u (evim, kızım, gözüm, okulum). Comme le turc construit ses mots en ajoutant suffixe sur suffixe, la règle intervient dans chaque mot que vous prononcez : l'apprendre tôt vous épargne des milliers de petites fautes.

Pour un francophone, l'idée n'est pas si étrangère. En français, l'adjectif s'accorde avec le nom (petit, petite, petits) ; en turc, c'est la voyelle du suffixe qui s'accorde avec celle du mot. Les règles ci-dessous suivent l'Institut de la langue turque (TDK), qui publie le dictionnaire et le guide d'orthographe de référence, ainsi que des notes de grammaire universitaires. Quand une règle a des exceptions, nous les donnons.

Les huit voyelles et comment l'harmonie les classe

Le turc a huit voyelles (notre guide de l'alphabet turc et de la prononciation explique comment les prononcer), et l'harmonie les classe selon deux critères. Le premier est la position de la langue : les voyelles postérieures sont a, ı, o, u et les voyelles antérieures e, i, ö, ü. Le second concerne les lèvres : a, e, ı, i sont non arrondies, o, ö, u, ü sont arrondies.

Non arrondieArrondie
Postérieurea, ıo, u
Antérieuree, iö, ü

Vous avez ici un avantage sur les anglophones : **le ü turc est votre « u » et le ö votre « eu »**. Vous savez déjà arrondir les lèvres sur une voyelle antérieure, ce qui rend la différence entre gözüm et gözim facile à entendre. Le seul son vraiment nouveau est ı.

La linguiste Zeynep Korkmaz décrit les deux règles dans ses notes sur la phonologie du turc, parues dans la revue Türk Dili du TDK. La règle antérieure/postérieure, appelée grande harmonie vocalique (büyük ünlü uyumu), veut que si la première syllabe d'un mot a une voyelle postérieure, les suivantes en aient aussi (yakın, oyun), et de même pour les antérieures (ekmek, üzüm). La règle d'arrondissement, ou petite harmonie vocalique (küçük ünlü uyumu), veut qu'après une voyelle non arrondie les suivantes restent non arrondies, et qu'après une voyelle arrondie on trouve soit a/e, soit u/ü.

Bien des mots turcs d'origine enfreignent ces règles à l'intérieur du radical (anne, kardeş, elma), comme la plupart des emprunts (kitap, otobüs, televizyon). Inutile de mémoriser quels radicaux sont harmoniques. Pour les suffixes, une seule voyelle compte : la dernière du mot auquel vous les attachez.

L'harmonie à deux formes : e ou a

Les suffixes à deux formes ont une variante en e et une en a. Si la dernière voyelle du mot est antérieure (e, i, ö, ü), prenez e. Si elle est postérieure (a, ı, o, u), prenez a. Les grammaires notent souvent ces suffixes avec un A majuscule, comme -lAr, pour signaler que la voyelle varie.

  • Pluriel -ler/-lar : evler (maisons), kitaplar (livres), gözler (yeux), okullar (écoles)
  • Locatif -de/-da (dans, à) : evde, okulda
  • Ablatif -den/-dan (de, depuis) : İzmir'den, Ankara'dan
  • Datif -e/-a (vers, à) : eve, okula

Là où le français place une préposition devant le nom (« à la maison », « de l'école »), le turc colle un suffixe à la fin du mot : evde, okuldan. Remarquez kitaplar : le radical kitap mêle i et a, mais le suffixe ne regarde que la dernière voyelle, a, d'où -lar. Même logique pour otobüste (dans le bus), puisque la dernière voyelle d'otobüs est ü.

Les nombreux mots venus du français suivent la même règle : asansörde (dans l'ascenseur), kuaförde (chez le coiffeur), otelde (à l'hôtel), pantolonlar (des pantalons).

L'harmonie à quatre formes : i, ı, ü ou u

Les suffixes à quatre formes doivent s'accorder sur les deux critères, antérieur/postérieur et arrondi/non arrondi. En pratique, ce tableau suffit :

Dernière voyelle du motVoyelle du suffixeExemple avec -(i)m, « mon/ma »
a ou ııadım (mon nom), kızım (ma fille)
e ou iievim (ma maison), işim (mon travail)
o ou uuokulum (mon école), yolum (ma route)
ö ou üügözüm (mon œil), sözüm (ma parole)

Le groupe à quatre formes est le plus fourni. Il comprend l'accusatif (evi, kapıyı, okulu, gözü), le génitif (evin, okulun), les possessifs, le passé en -di (geldi, aldı, oldu, gördü), la particule interrogative mi (güzel mi?, var mı?, doğru mu?, üzgün mü?) et des suffixes de dérivation courants comme -li (avec) et -siz (sans) : şekerli, tuzlu, sütsüz, akılsız.

Le chat Tarçın attelle à un train jouet des wagons de la même couleur que la locomotive

L'enchaînement des suffixes : ev-ler-im-de

Les mots turcs grandissent de gauche à droite, et chaque nouveau suffixe s'harmonise avec la voyelle qui le précède immédiatement, souvent celle d'un autre suffixe. Pour les noms, l'ordre habituel est : radical, pluriel, possessif, cas.

Prenons evlerimde, « dans mes maisons » :

  1. ev (maison). Dernière voyelle e, antérieure.
  2. ev + ler. Antérieure, donc -ler.
  3. evler + im. Dernière voyelle e, donc -im.
  4. evlerim + de. Dernière voyelle i, antérieure, donc -de.

Ce que le français exprime en trois mots placés avant le nom (« dans mes maisons »), le turc le dit en un seul mot. Même chaîne sur un mot à voyelles postérieures, araba (voiture) : araba + lar + ım + da donne arabalarımda, « dans mes voitures ». Et sur un mot arrondi : okul + lar + ımız + dan donne okullarımızdan, « de nos écoles ». Chaque suffixe regarde un seul pas en arrière, jamais la première syllabe, si bien qu'une chaîne peut changer de type de voyelle en route : göz + lük (lunettes) prend ü d'après göz, puis gözlük + ler prend e, ce qui donne gözlükler.

Les verbes fonctionnent de la même façon. gel + me + di + m donne gelmedim (je ne suis pas venu), et al + ma + dı + m donne almadım (je n'ai pas pris).

Deux règles de consonnes accompagnent l'harmonie. Après une consonne sourde (ç, f, h, k, p, s, ş, t), les suffixes commençant par d passent à t : kitapta, ofiste, gitti, baktı. Et quand un suffixe commençant par une voyelle suit un mot terminé par une voyelle, le turc ajoute une consonne de liaison, en général y : kapıyı, arabayla. C'est un peu le rôle du t de « a-t-il » en français.

Les suffixes courants en un coup d'œil

SuffixeTypeSensExemples
-ler / -lardeux formesplurielevler, kitaplar
-de / -da (-te / -ta)deux formesdans, à, surevde, okulda, kitapta
-den / -dan (-ten / -tan)deux formesde, depuisevden, işten
-(y)e / -(y)adeux formesà, verseve, okula, kapıya
-(y)le / -(y)ladeux formesavec, enkalemle, arabayla
-mek / -makdeux formesinfinitifgelmek, almak
-(y)ecek / -(y)acakdeux formesfuturgelecek, alacak
-(y)i, -ı, -u, -üquatre formescomplément d'objet définievi, okulu, gözü
-(n)in, -ın, -un, -ünquatre formesde (possession)evin, okulun
-(i)m, -ım, -um, -ümquatre formesmon, maevim, adım, gözüm
-di, -dı, -du, -dü (-ti…)quatre formespasségeldi, aldı, gitti
-miş, -mış, -muş, -müşquatre formespassé rapportégelmiş, olmuş
mi, mı, mu, müquatre formesparticule interrogativegüzel mi?, var mı?
-li, -lı, -lu, -lüquatre formesavec, qui aşekerli, tuzlu, sütlü
-siz, -sız, -suz, -süzquatre formessansşekersiz, tuzsuz
-lik, -lık, -luk, -lükquatre formes-té, objet servant àgüzellik, gözlük
-ci, -cı, -cu, -cüquatre formescelui qui fait, -ierkitapçı, sütçü

La lettre entre parenthèses, comme le y de -(y)e, n'apparaît que si le mot se termine par une voyelle. Les suffixes à deux formes contiennent toujours e ou a ; ceux à quatre formes contiennent toujours i, ı, u ou ü : la forme du dictionnaire vous indique donc le type. Le -ci est d'ailleurs celui de kitapçı (libraire) ou sütçü (laitier), un peu comme notre suffixe -ier.

Les exceptions que vous rencontrerez vraiment

L'essentiel du système est régulier, mais quelques suffixes et un petit groupe d'emprunts ne suivent pas la règle.

Les suffixes invariables

Les notes de cours de l'université d'Ankara sur l'orthographe turque citent deux cas courants. **Le suffixe -ken (pendant que) garde son e même après une voyelle postérieure** : uyurken, bakarken. Le suffixe -ki (celui qui est…) reste lui aussi fixe, comme dans sabahki, akşamki, yoldaki, onunki, avec dünkü et bugünkü comme rares exceptions.

Quelques autres se comportent de la même façon :

  • -yor, le présent continu, garde toujours son o. La voyelle placée devant s'harmonise quand même avec le verbe : geliyor, alıyor, okuyor, gülüyor.
  • -leyin reste fixe : sabahleyin (le matin), akşamleyin.
  • -gil (la famille ou la maison de quelqu'un) reste fixe : annemgil, teyzemgil. C'est notre « chez maman », « chez ma tante ».

Les mêmes notes rappellent que ile (avec), soudé au mot comme suffixe, s'harmonise bien : komşuyla, taksiyle, kitapla, defterle.

Les emprunts qui prennent des suffixes antérieurs

Certains mots empruntés à l'arabe, au français ou à l'anglais se terminent par une voyelle postérieure mais prennent des suffixes antérieurs, en général parce que le l ou le t final se prononce « mouillé ». Vous en reconnaîtrez plusieurs venus du français : rol (rôle), alkol (alcool). Le dictionnaire du TDK indique la forme suffixée à chaque entrée, et donne saat → saati (l'heure), rol → rolü, alkol → alkolü, gol → golü, hâl → hâli et kalp → kalbi. Vous pouvez vérifier tout mot douteux dans le Güncel Türkçe Sözlük du TDK : la terminaison imprimée après l'entrée, comme -ti ou -lü, vous dit quelle voyelle prendront les suffixes.

Ces mots sont peu nombreux, et les plus fréquents (saat, hâl, kalp, rol, gol) valent la peine d'être appris en bloc pour ne plus vous piéger.

Comment s'entraîner à l'harmonie vocalique

Les règles sur le papier servent peu tant que l'oreille ne prend pas le relais. Quelques habitudes accélèrent les choses :

  1. Apprenez chaque suffixe comme un seul élément à variantes, -lAr ou -(I)m. Une règle par suffixe se retient mieux que deux ou quatre terminaisons séparées.
  2. Dites des formes entières à voix haute. Evimde, okulumda, arabamda, gözümde est un meilleur exercice que remplir des blancs avec -de.
  3. Construisez les chaînes pas à pas. Prenez un nom, ajoutez le pluriel, puis « mon », puis « dans », et prononcez chaque étape.
  4. Tenez une courte liste de vos exceptions (saati, geliyor, akşamki) et relisez-la chaque semaine.
  5. Lisez et écoutez beaucoup, séries turques comprises. Après quelques semaines d'exposition régulière, evlarda commence à sonner faux avant même que vous sachiez dire pourquoi.

Les fautes d'harmonie gênent rarement la compréhension, mais ce sont parmi les premières choses que remarque un interlocuteur ou un examinateur. À l'écrit des examens de niveau C1, une faute d'harmonie dans une longue chaîne de suffixes a tendance à se répéter dans tout le texte. Pour situer l'harmonie dans un parcours complet, notre article combien de temps pour apprendre le turc fait le point, et le turc pour vivre en Turquie montre les phrases du quotidien où ces suffixes reviennent le plus. Pour savoir où vous en êtes, l'article sur les niveaux de turc de A1 à C2 détaille ce qu'on attend à chaque niveau.

Ceylan, notre professeure, est de langue maternelle turque, titulaire d'un master en enseignement du turc, et enseigne depuis huit ans, de A1 à C2. Elle explique ce genre de grammaire en turc ou en anglais, en cours particuliers ou en petits groupes, en ligne.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'harmonie vocalique en turc ?

C'est la règle selon laquelle les suffixes changent de voyelle pour s'accorder avec la dernière voyelle du mot auquel ils s'attachent. Les suffixes à deux formes alternent entre e et a ; ceux à quatre formes entre i, ı, ü et u.

Comment savoir si un suffixe a deux ou quatre formes ?

Regardez la voyelle de sa forme de dictionnaire. Les suffixes écrits avec e/a (-ler, -de, -den, -mek) ont deux formes. Ceux écrits avec i (-im, -di, -li, mi) en ont quatre. Apprendre chaque nouveau suffixe avec son type vous fera gagner du temps.

Les mots empruntés suivent-ils l'harmonie vocalique ?

À l'intérieur du mot, généralement non : kitap, otobüs et televizyon mélangent les types de voyelles. Les suffixes, eux, suivent toujours la dernière voyelle (kitaplar, otobüste), sauf un petit groupe comme saat → saati et rol → rolü, que le dictionnaire du TDK signale.

Quels suffixes ne suivent pas l'harmonie vocalique ?

Les plus courants sont -ken (uyurken), -yor (geliyor), -ki (akşamki), -leyin (sabahleyin) et -gil (annemgil).

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